Le régime Tayyibat continue de faire fureur au Maroc: les alertes des professionnels de santé dangereusement ignorées

Diaa Al-Din Shalaby Mohamed Al-Awadi fumant un cigare. (PHOTO: profil officiel Facebook d'Al-Awadi)

Ils ont arrêté les œufs, le poulet et les légumineuses... et affirment avoir retrouvé «une santé qu’ils n’espéraient plus». Ils sont des centaines au Maroc à ne jurer que par Nidam Tayyibat. Cependant, les professionnels de santé tirent la sonnette d’alarme et pointent un régime qu’ils jugent scientifiquement infondé et médicalement risqué pour les personnes vulnérables.

Le 19/06/2026 à 10h10

Le régime Tayyibat continue de faire fureur. Sur les réseaux sociaux, les vidéos qui en parlent cumulent des milliers de vues, des groupes de discussion rassemblent des centaines d’abonnés et les témoignages de transformation physique se multiplient. Au Maroc, ses adeptes affirment avoir perdu du poids, retrouvé de l’énergie, éliminé des douleurs chroniques ou amélioré leur digestion en quelques semaines. L’engouement est réel, massif et difficile à ignorer.

«J’avais des problèmes digestifs depuis des années. J’avais essayé plein de choses sans résultat. Une amie m’a parlé du régime Tayyibat et j’ai décidé de tenter. Au bout de trois semaines, j’ai senti une vraie différence. Le ventre gonflé le matin avait disparu, je dormais mieux et je me réveillais sans cette lourdeur que j’avais acceptée comme normale. Ce qui m’a surprise, c’est que je n’ai pas eu l’impression de me priver. J’ai juste changé ce que je mettais dans mon assiette», nous raconte Hanane.

Le même récit revient en boucle sur les groupes de discussion. «Je souffrais de migraines fréquentes. Parfois deux ou trois fois par semaine. Depuis que je suis le régime Tayyibat, elles ont presque disparu. Je n’ai plus besoin de médicaments en permanence. C’est la première chose que j’ai remarquée et c’est celle qui a le plus changé mon quotidien», peut-on lire dans un post anonyme publié sur Facebook.

Rachid, fonctionnaire, dit avoir vécu la même chose. «Je travaille debout toute la journée et, le soir, j’étais épuisé au point de ne rien pouvoir faire d’autre que m’allonger. Depuis le régime Tayyibat, je rentre du travail et j’ai encore de l’énergie pour ma famille. C’est un changement que je n’aurais pas imaginé obtenir juste en modifiant mon alimentation», confie-t-il.

Ces récits se comptent par centaines. Les professionnels de santé, eux, voient les choses autrement. Mohamed Adahchour, nutritionniste clinicien diplômé en nutrition clinique et thérapeutique de la Faculté de médecine de l’Université de Paris, est l’un d’eux. Les conséquences, dit-il, commencent à se voir dans les cabinets médicaux.

Ce qu’est vraiment le régime Tayyibat

Le régime Tayyibat a été conçu par Diaa Al-Awadi, médecin égyptien issu de l’anesthésie-réanimation, décédé le 19 avril 2026 à Dubaï d’un arrêt cardiaque à l’âge de 47 ans. Un détail que Tayeb Hamdi, médecin et chercheur en politiques et systèmes de santé, juge «non sans signification sur le plan médical», compte tenu du profil alimentaire que ce régime encourage.

Le protocole repose sur un principe de classification binaire des aliments. Certains sont désignés comme tayyibat, terme arabe signifiant purs ou bons, et d’autres comme khabait, c’est-à-dire mauvais ou nocifs, explique Mohamed Adahchour. Le régime recommande de ne manger que lorsque la faim se manifeste réellement, de s’arrêter dès la satiété atteinte et d’espacer la consommation de protéines d’origine animale à raison d’un jour sur deux.

Sur le plan pratique, certains aliments sont autorisés. Les féculents comme la pomme de terre et le riz, les viandes rouges, quelques fruits sélectionnés et certains types de fromages figurent dans la liste des aliments permis. En revanche, le régime interdit les œufs, le poulet, les légumineuses dans leur ensemble, de nombreux légumes verts, une grande partie des produits laitiers et la farine blanche, détaille-t-il.

«La logique derrière le système, c’est qu’en supprimant certains aliments, on repose la digestion ou l’intestin et on améliore notre métabolisme», résume notre interlocuteur. Sur le papier, le raisonnement peut séduire. Mais, en pratique, il se heurte à plusieurs limites.

Le premier grief des spécialistes concerne l’exclusion durable de groupes alimentaires entiers reconnus pour leurs effets protecteurs sur la santé. Les légumineuses, les lentilles, les pois chiches, les haricots et de nombreux légumes verts sont bannis alors qu’ils constituent des sources essentielles de fibres, de vitamines et de minéraux.

«Venir comme ça et supprimer un groupe d’aliments peut être parfois très nocif et très mauvais pour la santé. L’être humain est capable de manger tous les groupes d’aliments. L’OMS recommande de manger varié, équilibré, tout type d’aliments, en évitant les aliments ultra-transformés. Le régime Tayyibat n’est pas du tout inscrit dans cette configuration et il peut provoquer pas mal de risques et d’effets secondaires», avertit Mohamed Adahchour.

Tayeb Hamdi va plus loin. Pour lui, l’exclusion des légumineuses, des légumes crus et des céréales complètes constitue «l’un des points les plus graves du protocole». Des décennies de recherche en gastro-entérologie établissent que les fibres végétales sont le substrat essentiel du microbiote intestinal. Les éliminer peut entraîner une dysbiose, une inflammation chronique et une augmentation du risque de cancer colorectal.

Il rappelle également qu’il n’existe aucun essai clinique ni aucune donnée publiée dans une revue scientifique soutenant les affirmations de ce protocole. Lorsque le Syndicat des médecins égyptiens avait demandé à Al-Awadi d’apporter une base scientifique à ses allégations, sa réponse s’était résumée à une phrase: «Dans l’avenir ces règles seront démontrées».

«Les fibres sont très importantes pour le microbiote intestinal. C’est le seul type d’aliment qui favorise sa croissance. Et qui dit microbiote intestinal en bonne santé dit immunité en bonne santé, dit absorption des nutriments d’une manière optimale», souligne le nutritionniste.

À cela s’ajoute une incohérence frappante que les deux spécialistes pointent régulièrement. Au moment où des aliments aux vertus protectrices reconnues sont proscrits, certains produits transformés ou sucrés restent autorisés. «Certains aliments protecteurs sont bannis alors que certains produits ultra-transformés ou trop sucrés comme le Nutella sont autorisés. On sait tous que ce genre de produit ultra-transformé est dangereux pour la santé», relève Mohamed Adahchour.

La question de l’hydratation constitue un autre point d’inquiétude. Le régime recommande de ne boire que lorsque la sensation de soif apparaît. Or cette recommandation va à l’encontre des données physiologiques de base. «Avoir soif, c’est déjà trop tard. Le corps commence déjà à souffrir d’une déshydratation», rappelle Mohamed Adahchour.

Quand le régime Tayyibat s’attaque aux plus fragiles

Mohamed Adahchour s’inquiète particulièrement pour certains profils de patients. On apprend ainsi que les diabétiques, les cardiaques, les personnes âgées et celles suivant un traitement médical sont particulièrement exposés.

Le danger tient en grande partie aux promesses véhiculées par les promoteurs du régime sur les réseaux sociaux. Certains affirment que ce mode alimentaire permet de guérir des maladies chroniques, encourageant implicitement ou explicitement les patients à abandonner leurs traitements. «Parfois, ils prétendent guérir ces maladies à travers l’alimentation seulement. Si on pousse les gens à arrêter les médicaments pour se faire soigner avec l’alimentation, c’est complètement faux. Il faut faire très attention», insiste Mohamed Adahchour.

Les conséquences concrètes ne tardent pas à se manifester dans les cabinets médicaux, y compris au Maroc. «On commence déjà à voir des dégâts. Il y a des personnes qui ont suivi ce type de régime pendant deux à trois mois et qui commencent à avoir des problèmes, surtout les diabétiques qui présentent des déséquilibres glycémiques», alerte le nutritionniste.

En Égypte, Tayeb Hamdi rappelle que «des patients sont décédés après avoir adopté ce régime. En réponse, le pays a imposé le 3 mai 2026 un black-out médiatique complet sur tous les contenus audio, vidéo ou écrits liés à Al-Awadi, après que le ministère de la Santé et le Syndicat des médecins ont attesté que ses contenus sont préjudiciables à la santé publique et représentent une menace directe pour la vie des citoyens».

Pourquoi le régime cartonne sur les réseaux sociaux au Maroc

Comment expliquer un tel succès? Mohamed Adahchour identifie plusieurs ressorts. Le premier tient à la nature même du message véhiculé. «Ce régime plaît parce qu’il donne une explication simple à des problèmes complexes. Avec des règles claires, des interdits marqués et beaucoup de témoignages impressionnants qui jouent sur la fibre émotionnelle. Les réseaux sociaux essaient de jouer le rôle de références scientifiques alors que ce n’est pas le cas», analyse-t-il.

Le second mécanisme est d’ordre psychologique. Le régime autorise des aliments longtemps diabolisés par d’autres approches nutritionnelles, notamment le sucre. «Quand on interdit aux gens la consommation de sucre et que quelqu’un vient leur dire que sa consommation est autorisée à volonté, les gens adhèrent à son discours plus qu’à un discours officiel ou scientifique. Parce qu’on leur permet de manger quelque chose qui était interdit avant», explique le nutritionniste.

Le troisième mécanisme est physiologique et constitue ce que Mohamed Adahchour appelle le vrai piège du régime. «Quand on supprime les légumineuses et les légumes crus, les personnes souffrant de colopathie fonctionnelle se sentent mieux. C’est ça le piège. On enlève les fibres qui fermentent au niveau intestinal, on se sent mieux et on pense que c’est le régime qui nous a fait sentir mieux, alors que c’est juste le fait d’éviter les fibres», explique-t-il.

L’un des arguments les plus souvent avancés par les promoteurs du régime Tayyibat sur les réseaux sociaux est l’impact supposé sur la consommation de poulet et d’œufs au Maroc. Les témoignages positifs sont nombreux et les appels à éviter ces produits récurrents. Cependant, les professionnels de la filière avicole ne voient dans leurs chiffres aucune trace de cet impact supposé.

Khalid Zaim, président de l’Association nationale des producteurs d’œufs, est catégorique. «Les œufs continuent de se vendre normalement, sans invendus ni destructions de produits. Si le régime Tayyibat avait un effet dépresseur sur la demande, il se manifesterait par des stocks non écoulés. Ce n’est pas le cas. Le produit trouve preneur, à des prix bas certes, mais la faiblesse des prix tient à l’excédent d’offre, pas à un changement de comportement alimentaire lié à ce régime», affirme-t-il.

Moustapha Mountassir, président de l’Association nationale des producteurs de viandes de volailles, confirme cette lecture pour la volaille de chair. La crise que traverse la filière est d’origine structurelle et conjoncturelle, pas comportementale. «Excès de production, choc saisonnier de demande, rigidité des charges. Elle n’est pas le produit d’un arbitrage des consommateurs entre catégories de produits», fait-il observer.

Ce que les spécialistes recommandent vraiment

Mohamed Adahchour reconnaît qu’une version allégée et encadrée du régime peut présenter un intérêt limité dans les cas spécifiques de colopathie fonctionnelle. Mais cette exception ne vaut qu’avec un suivi médical rigoureux. «Quand on enlève un groupe d’aliments, il faut le remplacer par autre chose, par un aliment équivalent. Le régime peut être utilisé dans une forme allégée dans ce cas particulier, mais il faut qu’il soit vraiment suivi par un professionnel de santé», précise-t-il.

En dehors de ce cadre strict, son jugement est sans appel. «C’est un régime qui n’est pas du tout adapté à l’espèce humaine. Je le déconseille vivement», tranche le nutritionniste. Il appelle les Marocains à se tourner vers des professionnels de santé formés plutôt que vers les influenceurs des réseaux sociaux pour obtenir une information nutritionnelle fiable.

Par Hajar Kharroubi
Le 19/06/2026 à 10h10