Manifestations de groupuscules d’extrême droite, multiplication des discours antimarocains, accusations de chantage et rhétorique de «l’invasion»… Depuis le début de la crise migratoire de Sebta, l’hostilité envers le Maroc s’est exprimée ouvertement dans les rues, sur les réseaux sociaux et dans le débat politique espagnol. Le phénomène apparaît désormais dans les chiffres.
D’après le sondage réalisé par NC Report pour La Razón, 77,3% des Espagnols considèrent que le Maroc se comporte comme un «pays ennemi». Ils ne sont que 16,1% à rejeter cette affirmation, tandis que 6,6% préfèrent ne pas se prononcer.
L’enquête suggère ainsi que le discours antimarocain ne se cantonne plus aux organisations radicales qui ont manifesté ces derniers jours. Il semble avoir trouvé un écho auprès d’une frange beaucoup plus large de l’opinion publique espagnole.
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Dans le même sondage, 75,2% des personnes interrogées pensent que le Royaume pourrait reproduire ce que le questionnaire qualifie de «manœuvre d’invasion». Elles sont également 71,2% à présenter les événements comme un «acte d’agression organisé» par Rabat et 69,3% à estimer que le Maroc exerce un chantage sur le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez.
L’ampleur de ces résultats doit toutefois être replacée dans son contexte. Le sondage a été réalisé entre le 31 juillet et le 3 août, au plus fort de l’émotion et alors que de nombreuses incertitudes subsistaient encore autour des événements de Sebta. L’étude repose sur 1.000 entretiens menés par téléphone et en ligne, avec une marge d’erreur de 3,17% pour l’ensemble de l’échantillon.
Deux Espagnes face au Maroc
Le rejet du Maroc est loin d’être uniforme. Les réponses varient radicalement selon les sensibilités politiques. Chez les électeurs du Parti populaire, 97,6% considèrent le Royaume comme un pays ennemi. La proportion atteint 98,3% chez ceux de Vox.
Le tableau est tout autre à gauche. Seuls 32,5% des électeurs socialistes partagent cette opinion, contre 42,5% qui la rejettent et 25% qui ne se prononcent pas. Chez les sympathisants de Sumar, 21,7% voient le Maroc comme un ennemi, tandis que 65% refusent cette qualification.
Ces résultats doivent néanmoins être lus à la lumière des termes employés dans le questionnaire. Celui-ci recourt à des formulations loin d’être neutres, comme «invasion», «acte d’agression organisé», «pays ennemi», «chantage» ou «manœuvre d’invasion». Le sondage indique donc combien de personnes adhèrent à ces formulations, sans pour autant établir qu’elles correspondent à la réalité des faits.
Cette fracture politique se retrouve lorsqu’il est demandé aux sondés si l’Espagne a subi une «invasion» à la suite des arrivées à Sebta. La question évoque explicitement une arrivée «massive et illégale de Marocains». Cette lecture est approuvée par 91,9% des électeurs du PP et 91,7% de ceux de Vox. Elle ne recueille en revanche que 29,5% d’avis favorables chez les électeurs socialistes et 15% chez ceux de Sumar.
Les écarts sont tout aussi marqués lorsque les événements sont présentés comme un «acte d’agression organisé par le Maroc». Cette interprétation est partagée par 97,9% des électeurs du PP et par la totalité de ceux de Vox. Elle est en revanche rejetée par 60% des électeurs socialistes et 76,6% des sympathisants de Sumar.
Le sondage ne fait donc pas apparaître une vision unanimement partagée du Maroc, mais deux lectures diamétralement opposées de la crise. Les électeurs du PP et de Vox reprennent presque unanimement les accusations les plus sévères contre Rabat, tandis que la majorité de ceux du PSOE et de Sumar les récusent.
Des relations pourtant au beau fixe
Cette image d’un Maroc perçu comme un pays ennemi contraste fortement avec la réalité des relations entre Rabat et Madrid. Depuis plusieurs années, les deux capitales avaient renforcé leur coopération économique, migratoire, policière et sécuritaire, portant leur partenariat à un niveau rarement atteint au cours des dernières décennies.
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L’Espagne est aujourd’hui le premier partenaire commercial du Maroc. Les échanges entre les deux pays dépassent 22,5 milliards d’euros par an et permettent à Madrid de dégager un excédent commercial supérieur à 3 milliards d’euros. Le Maroc et l’Espagne préparent également, avec le Portugal, l’organisation de la Coupe du monde 2030, un chantier qui imposera une coordination étroite pendant plusieurs années.
Ces liens dépassent largement le cadre diplomatique. Les Marocains forment la première communauté de travailleurs étrangers affiliés à la Sécurité sociale espagnole. En juin 2026, ils étaient 422.347 à cotiser, devant les ressortissants roumains, colombiens et vénézuéliens. Leur contribution est particulièrement importante dans l’agriculture, la construction, l’hôtellerie-restauration, le commerce et les services.
Les voyageurs marocains participent eux aussi à l’économie espagnole. Chaque année, des milliers d’entre eux se rendent à Madrid, Barcelone, Malaga, Marbella, Grenade ou Valence pour leurs vacances, leurs achats ou leurs visites familiales. En 2025, les visiteurs venus du Maroc ont dépensé environ 1,084 milliard d’euros en Espagne, soit 16,7% de plus qu’un an auparavant.
Ce sondage donne ainsi une mesure chiffrée d’une hostilité déjà perceptible dans la rue, sur les réseaux sociaux et dans les prises de position de certaines formations politiques. Le Maroc n’y est plus seulement présenté comme un voisin avec lequel l’Espagne traverse une crise, mais comme un ennemi aux yeux de plus de trois sondés sur quatre.
Un résultat d’une gravité particulière pour deux pays étroitement liés par l’économie, la sécurité, la mobilité, des centaines de milliers de vies partagées et, bientôt, l’organisation conjointe d’une Coupe du monde.



