Le cadmium, une bombe sanitaire? Certes, le sujet est sérieux; c’est un métaux lourd classé cancérogène, et les autorités sanitaires alertent depuis plusieurs années sur la surexposition d’une partie de la population française. Les niveaux d’imprégnation justifient une vigilance accrue des pouvoirs publics. Mais entre alerte de santé publique et «psy-cause collective» selon le (bon) mot de Xavier Gorce, le débat a changé de nature.
La séquence politique s’est ouverte en décembre dernier par une proposition radicale du député écologiste Biteau visant à interdire les engrais phosphatés contenant du cadmium dès 2027; il a rapidement reculé, lui substituant une version politiquement plus acceptable qui fixe une trajectoire de réduction de la teneur maximale en cadmium autorisée dans les engrais phosphatés à 40 mg/kg à partir de 2027 et à 20 mg/kg à l’horizon 2030. Une expertise de l’ANSES publiée en février 2026 va fournir un levier de mobilisation à la campagne engagée.
L’agence y étudie l’ensemble des sources et des voies d’exposition possible, en distinguant trois domaines: intrants et pratiques agricoles, alimentation et tabagisme. Elle montre que l’alimentation représente, chez les non-fumeurs jusqu’à 98% de l’imprégnation au cadmium et que le tabac constitue une source supplémentaire importante. Mais c’est sur le seul sujet des engrais phosphatés que la gauche écologiste et radicale concentre son offensive. Son écosystème d’ONG bat le rappel d’une «mobilisation citoyenne», installant le sujet dans l’espace médiatique sur un registre moral éprouvé et particulièrement efficace: que valent les nuances de l’expertise scientifique lorsque le débat est réduit à une alternative «anti-cancer» contre «pro-cancer»? Choisis ton camp, camarade député!
Si bien qu’à l’arrivée, le texte est adopté par 144 voix contre 22. Seuls le Rassemblement national, l’UDR et une députée LR - professionnelle de santé - ont voté contre.
Autre enseignement: les débats environnementaux ne sont jamais totalement déconnectés des enjeux géopolitiques. La question des phosphates marocains est depuis longtemps politisée par une partie de la gauche radicale européenne. Particulièrement en France - qui concentre une part importante des importations marocaines, les réseaux politiques et associatifs engagés sur le Sahara les considèrent comme un enjeu majeur. Qu’importe alors si les phosphates marocains destinés au marché européen contiennent, depuis 2025, moins de 20 mg/kg de cadmium?
«Les débats environnementaux ne sont jamais totalement déconnectés des enjeux géopolitiques»
On retrouve dans la mobilisation autour de l’initiative législative de Biteau plusieurs personnalités issues de ce biotope militant. À commencer par Clémentine Autain, coautrice de la proposition de loi, qui a joué un rôle moteur dans la mobilisation parlementaire et médiatique. Elle figure parmi les parlementaires les plus actifs dans la dénonciation de la position française sur la marocanité du Sahara. En avril 2025, elle avait publiquement contesté, «très choquée de cette nouvelle carte», l’installation à l’Assemblée Nationale d’un planisphère représentant le Royaume du Maroc en intégrant son Sahara.
Parmi les cosignataires du texte, on note également Jean-Paul Lecoq, figure du groupe communiste et président du groupe d’études sur le Sahara occidental. Et dans la liste des votants, la vice-présidente LFI Abomangoli également membre de ce groupe; ainsi que la doyenne de la ligne écologiste proche des mouvements tiers-mondistes et altermondialistes, l’ancienne ministre de l’Environnement Dominique Voynet, qui soutenait le Polisario aux côtés de José Bové.
Dernière leçon, c’est toujours le monde agricole qui paie. Depuis 2022, les agriculteurs européens subissent une succession de chocs – flambée du prix du gaz, crise énergétique, tensions sur les engrais liées aux deux guerres, en Ukraine puis au Moyen-Orient. Au point que la Commission européenne elle-même a dû annoncer un plan de soutien exceptionnel sur les engrais afin de sécuriser l’approvisionnement concernant les prochaines campagnes de semis pour la récolte 2027.
C’est précisément au regard de cette conjoncture exceptionnelle que le gouvernement français entendait défendre une trajectoire plus progressive de réduction du cadmium. Il proposait un calendrier étalé - 60 mg/kg en 2027, 40 mg/kg en 2030 puis 20 mg/kg à horizon 2038 au plus tard - invoquant explicitement des enjeux de souveraineté alimentaire, de sécurité d’approvisionnement et de compétitivité des exploitations françaises, notamment vis-à-vis de leurs voisins européens – en l’absence de révision immédiate d’un règlement européen qui fixe actuellement une teneur max de 60 mg de cadmium pour les 27.
Mais aucun argument économique ne pouvait trouver grâce aux yeux du groupe politique de Sandrine Rousseau, cette députée qui balançait fièrement l’an passé au nez des agriculteurs français: «j’en ai rien à péter de leur rentabilité».
Obtenue dans un hémicycle où manquait beaucoup d’élus et du courage – à moins que ce ne soit l’inverse - la victoire politique de la gauche radicale est incontestable; mais de courte durée si le Sénat, désormais saisi, fait valoir les qualités qui le caractérisent, le temps long et la sagesse.




